La Chine : nouveau fouineur hi-tech
Il suffit de marcher dans les rues de Shenzhen (sud) et de regarder en l’air. Elles sont partout : en haut des immeubles, sur les lampadaires, sous les ponts et aux coins des rues. Un nombre estimé de 800 000 caméras de surveillance sont visibles dans tous les coins et les recoins de la ville frontalière.
La ville de Shenzhen est à la pointe d’une révolution de la sécurité sur le continent. Là où jadis les comités de rues et les grands-mères du quartier servaient de ‘fouineurs’ pour le gouvernement, les avancées technologiques et le budget en expansion de la sécurité ont changé la donne. Les rues de 660 des 676 villes du continent sont maintenant sous l’œil sophistiqué des caméras vidéo. Elles permettent d’analyser les flux de piétions, d’anticiper les attroupements inhabituels, de restreindre le crime et de mieux gérer l’importante population de migrants.
Depuis le lancement du ‘Projet du Bouclier d’Or’ en 2003, l’industrie de la surveillance augmente de 30 à 40% par an et le budget de la sécurité publique, de 116 milliards de yuans, selon les chiffres du ministère des Finance, inclut l’installation de systèmes de surveillance sur toutes les rues et dans les lieux de divertissement, les lieux publics et les transports.
Les Jeux Olympiques en 2008, la parade nationale cette année et l’Exposition Universelle de Shanghai et les Jeux Asiatiques de Guangzhou en 2010 ont accru la demande des systèmes de surveillance et largement profité à l’industrie, dont les revenus en 2008 sont estimés à 17.5 milliards de dollars. Selon le Guide de la Sécurité Publique de Chine, l’industrie devrait empocher 43 milliards de dollars en 2010.
Terence Yap Wing-khai, vice-président de la China Security and Surveillance Technology Company, leader de l’industrie, estime que les sociétés de sécurité ont également largement bénéficié du plan de stimulus économique de 4 trillions de yuans. Il prévoit que les dépenses du gouvernement en matière de sécurité devraient passer de 20 milliards à 35 milliards de dollars cette année. La société de Yap a enregistré un revenu de 427 millions de dollars en 2008 et devrait atteindre entre 600 et 630 millions cette année.
Shenzhen compte pour 40% dans la fabrication des systèmes de sécurité du pays, dont une partie est envoyée à l’étranger, Londres par exemple, considérée comme la ‘capitale de surveillance’ et qui aurait servi de modèle à la ville chinoise.
Ailleurs dans la province du Guangdong, 250 000 caméras de surveillance ont été installées à Guangzhou, 100 000 à Foshan, Dongguan et Zhongshan, 50 000 à Zhuhai et Huizhou. Les experts de l’industrie estiment que la province a dépensé plus de 12 milliards de yuans dans l’achat et l’installation de caméras de surveillance.
L’adjoint du bureau de police de Kunming (Yunnan), Li Yunfeng, a annoncé au cours du 9ème Forum de la Sécurité Publique de Chine que la ville avait vu une baisse des crimes de 10% par an au cours des deux dernières années. La ville a déboursé des centaines de millions de yuans dans l’installation de 310 000 caméras.
Internationalement, l’efficacité des caméras de surveillance dans la prévention du crime a été remise en question. A Londres, seul un crime a été résolu pour 1 000 caméras l’année dernière, selon les chiffres de la police.
Et les citoyens chinois ne se sentent pas plus en sécurité de marcher dans les rues. ‘Je comprends que les caméras fournissent des indices à la police pour résoudre les crimes. Mais elles ne réduisent pas la douleur si vous être poignardé par des voleurs’, explique Zhang Jingtong, ingénieur à Shenzhen.
En juin dernier à Chengdu, un chômeur de 62 ans est monté à bord d’un bus et a mis feu au bidon de pétrole qu’il avait avec lui sous l’œil d’au moins huit caméras de surveillance, qui ont permis d’identifier le pyromane suicidaire mais pas d’éviter que 26 personnes perdent la vie et que 76 autres soient blessées.
L’atteinte à la vie privée est également remise en question. En mai dernier, deux gardes de sécurité à Shenzhen ont été licenciés pour avoir filmé une femme en train de se laver. Les images avaient été diffusées sur le site Internet de la police de Shenzhen.
Mais la protection de la vie privée n’est pas un argument clé. Les chefs de police ne le prennent pas en considération et les experts de l’industrie estiment que le manque de sensibilisation du public explique le peu d’objection sur la prolifération des caméras de surveillance dans les rues du continent.